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Le Dossier

La crise des agriculteurs... état dans l'Avesnois

3 - Benjamin Dennequin : « On prie le Bon Dieu pour savoir quand cela va repartir »


 

Benjamin Dennequin est responsable du dossier porcin au sein des jeunes agriculteurs du Nord-Pas-de-Calais. La crise de la filière porcine, il la subit depuis plusieurs mois. Il revient avec nous sur cette période compliquée, aussi bien professionnellement que dans sa vie de tous les jours.

 

C’est une période compliquée, mais elle est primordiale pour l’avenir de votre profession. Est-ce la crise la plus importante à vos yeux ?

À vrai dire, j’ai 29 ans et j’ai démarré dans la crise. Je me suis installé en 2010. Aujourd’hui, quand je parle avec mon paternel âgé de 52 ans, qui a déjà connu d’autres crises, il la considère comme très dure, car elle est très longue.

Usante ?

Oui. Physiquement et moralement. C’est tellement usant que l’on arrive à perdre un peu espoir, à prier le Bon Dieu pour savoir quand cela va repartir. Aujourd’hui, on vit sur du court terme, car nous n’avons plus de trésorerie. Il y a donc cette partie financière qui n’est pas du tout rassurante. Pour les mises aux normes environnementales, et celles du bien-être animal, on a du faire des emprunts financiers importants pour refaire des bâtiments. Mais aujourd’hui, est-ce que l’on a fait le bon choix ? À cause de la cela, nous avons hypothéqué nos maisons et tout ce que l’on avait. Demain, si on n’y arrive plus, ce n’est pas seulement notre exploitation qu’on perd, c’est tout notre patrimoine. On peut tout perdre.

Quel est le principal problème pour vous aujourd’hui ?

Les problèmes vous voulez dire … Aujourd’hui, le principal problème c’est le prix. Nous n’arrivons pas à valoriser le produit au juste prix. À côté de ça, on voit des maillons de la chaîne qui se gavent sur notre dos, notamment la GMS. Par exemple, une grande enseigne veut acheter le cochon 1,50€ le kg, sans augmenter le prix en magasin, pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ? Ensuite il y a le problème des normes. On a toujours tout accepté. La profession a toujours pensé que c’était un bien pour l’environnement, l’animal et nous. Mais il ne faut pas demander de faire des emprunts, des travaux, et de ne pas payer cette qualité.

Avez-vous perçu les aides promises par la PAC ?

On n’a pas eu nos aides PAC … pour l’année 2015 ! Ça fait un trou dans la trésorerie, c’est sûr. Dans un sens, il n’est pas logique d’attendre nos aides pour payer nos factures ! Si je prends notamment l’exemple de la région Nord, où l’on est à dominance élevage et non-céréalière, le rapport n’est pas égal. Les aides PAC donnent un coup de pouce. Pour une exploitation comme la mienne, je n’ai pas peur de le dire, je vais toucher 13 000€ d’aides PAC, ça va me payer une ou deux factures. Mais ce n’est pas cela qui va me sauver.

La région Nord-Pas-de-Calais-Picardie par l’intermédiaire de Xavier Bertrand a lancé un plan d’urgence de 4 millions d’Euros pour aider rapidement les agriculteurs. L’avez-vous reçu ?

Mon exploitation fait partie des dossiers prioritaires, puisque nous sommes à moins de 4 000€ de revenus par associés. L’enveloppe qui était en face de cette aide n’était pas aussi importante par rapport aux dossiers qu’ils ont reçus. Des dossiers ont été payés, l’enveloppe proposée a été vidée et je n’ai pas reçu cette aide. Ça ferait du bien d’avoir 4 000€. La profession veut aussi vivre de son métier, en arrêtant de nous donner des aides. Le problème c’est que les gens nous collent une étiquette d’assisté. Mais nous aussi on voudrait avoir un salaire à la fin du mois, comme tout le monde. Nous nous levons le matin par passion, mais il nous faut aussi un salaire décent pour payer nos factures, payer notre maison, remplir notre frigo et se faire plaisir comme tout le monde, aller au cinéma, au restaurant, etc. Aujourd’hui, quand on rentre du travail, on dit à madame qui vit avec nous : « excuse-moi, je ramène 0€ », j’ai été absent 75 heures le samedi, dimanche, le soir … mais je n’ai pas salaire.
Ces aides donnent un coup de pouce, mais je veux dire, on n’en veut plus ! On veut du prix et juste vivre de notre métier.

Au début, vous pensiez vivre ces moments difficiles ?

Non. Quand je me suis installé, le prix du cochon n’était pas extraordinaire. Je suis la quatrième génération qui travaille sur l’exploitation. Mon père et mon grand-père ont tous les deux déjà traversé des crises. Mais c’était de petite crise par rapport à ce que l’on connait actuellement. Au tout début, j’ai beaucoup dépensé et je pensais que ça allait se remettre un jour, que cela allait payer. Je m’attendais à une crise qui dure un ou deux années. Pas une crise de six, sept ans. Je ne regrette pas ce choix, car j’ai toujours baigné là-dedans. J’ai quitté mon emploi de salarié en entreprise agricole puis de commercial dans une société qui faisait dans l’alimentation du bétail pour devenir paysan. En 2010, quand on a pris conscience que si ma famille voulait continuer dans l’élevage, il fallait se mettre aux normes. J’ai eu une grande discussion avec mon père, qui lui, vu son âge se posait des questions : si je n’ai pas d’enfant dans la ferme, est-ce je dois réemprunter de l’argent jusqu’à ma retraite et avoir une exploitation qui mourra, car je n’aurai pas de repreneur ? C’est ça qui m’a décidé : c’était maintenant ou jamais. C’est pour cela que j’ai voulu reprendre l’exploitation de mon père, tout en l’aidant à remettre en norme l’exploitation. Mon père et mon grand-père ont gagné leur vie en étant paysans. Ils ont connu des années difficiles. Mais ils ont gagné de l’argent. Je me souviens qu’en 1997 mon père vendait du cochon 12 francs le kilo (1,84€). Aujourd’hui, depuis que l’on est passé à l’euro, le meilleur que nous avons connu c’est 1,70€. Ça a duré trois semaines …

Quel est le prix normal aujourd’hui ?

Il est de 1€10, avec un coût de production qui oscille entre d’1€30 à 1€40 selon les exploitations (long silence).

Arrivez-vous à contenir votre colère ?

Moi en tant que responsable syndical, je dois montrer l’exemple. Ce n’est pas en cassant ou en dégradant que les choses vont changer. La chance que nous avons, c’est la reconnaissance du consommateur, et ce sera mal vu du grand public si nous les gênons dans leur quotidien : nous perdrons tout ! Il est vrai que dans une manifestation, devant une préfecture ou magasin, il arrive quelques fois qu’un échange puisse mal tourner avec un directeur de GMS ou un responsable de secteur si l’on voit qu’il se fout de nous ! La colère, on ne la contient plus à ce moment-là. Ça doit sortir.

Comment votre compagne vit-elle ces moments douloureux ?

C’est difficile, mais ce n’est pas le moment pour moi de lâcher. J’essaie d’améliorer les performances techniques, de passer du temps avec nos animaux, pour être au top. Je pense que n’importe quelle compagne aurait le même sentiment. Un, deux, ou six mois sans salaire, des conditions de travail difficiles, elle peut comprendre. Mais quand cela fait des années que cela dure, … depuis le 1er janvier 2015, je travaille tous les jours pour 0€ par mois. Nous avions l’habitude de partir au ski en amoureux, on ne part plus. On allait au cinéma, au restaurant tous les mois. En ce moment nous choisissons soit l’un soit l’autre. Nous avons aussi une vieille voiture que l’on aimerait bien changer, mais nous ne la changerons pas. Surtout, aujourd’hui, nous vivons sur le compte de madame…
Je ne vais pas le cacher : je lui ai déjà dit, « La vie que je t’offre, c’est ça. Pour l’année 2016, ça ne change pas. Tu mérites mieux ! Tu travailles 35h par semaine, à 1600€ de salaire, on dépense tout pour la maison, les factures … et on n’a aucun plaisir ». Ce n’est pas la vie dont elle rêve … mais j’ai besoin d’elle, c’est sûr. Je suis bien conscient que ce n’est pas une vie facile que je lui offre, qu’avec la crise je suis plus dans l’exploitation qu’avec elle. Au lieu de passer du temps avec elle, je passe mon temps aussi dans les bureaux pour les dossiers de financement, les factures, les lettres pour les fournisseurs pour étaler la dette (90 jours au lieu de 30). Lorsque je finis ma journée, la dame dort. À 5h, le réveil sonne et elle est encore au lit.
Jusqu’à maintenant, elle a été très compréhensive. Mais je sais que si elle me dit qu’à 29 ans elle a besoin d’une autre vie, je ne vais pas la forcer à rester. Il faut voir la réalité en face. Si elle s’en va, je ne vais pas mourir non plus. Ça fait mal, c’est sûr, mais c’est la vie.

C’est un constat poignant.

En cette période de crise, il faut avoir la tête sur les épaules. Il ne faut pas se laisser aller. Il faut jouer le jeu de la confiance avec le partenaire bancaire et jouer la transparence. Mon but c’est d’avoir un patrimoine, et j’aimerai le transmettre à mes enfants ou à un jeune qui veut être agriculteur. J’espère que ma ferme va perdurer à l’avenir. D’un côté nous savons que nous n’avons pas le choix, mais que cela reste un métier de passion. Ce métier, nous le faisons pendant 365 jours, pas un de moins, du matin au soir. C’est toute notre vie.

 


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